Article rédigé dans le cadre de l’IDJ en avril 2011 ///

Penseur insatiable des industries culturelles et médiatiques, Bernard Stiegler propose une vivifiante grille de lecture des défis de nos sociétés. Retour sur un parcours atypique.

1978, les portes du Centre de détention de Muret, près de Toulouse s’ouvrent pour laisser entrer un fourgon cellulaire. A l’intérieur du «panier à salade», Bernard Stiegler, 26 ans, vient d’être condamné à cinq ans de prison pour braquage à main armée. Acculé par les dettes de son bar de jazz, perdu dans les vapeurs d’alcool et de fête, Bernard Stiegler braque une première banque, seul. «Cela s’est très bien passé… J’y ai pris goût et j’ai braqué trois autres agences». Dans un entretien au Monde en 2006 il confie: «J’étais intoxiqué. Sans la prison, j’aurais mal tourné».

LES PORTES DU PENITENCIER

Pendant son séjour carcéral, Bernard Stiegler découvre la philosophie «par accident». C’est un tournant pour ce fils d’ingénieur à la télévision et d’employée de banque. A 16 ans, il abandonne l’école pour les barricades de 1968. Ensuite il enchaîne les métiers : manoeuvre, employé de bureau, commis, ouvrier agricole. En prison, il refuse de courber l’échine. Lorsqu’on lui impose de partager sa cellule, il fait une grève de la faim pendant trois semaines. Les pressions et le «mitard» n’entament pas sa volonté. Au terme de ce bras de fer, Bernard Stiegler a gagné.

LA PHILOSOPHIE COMME EVASION

Seul, de retour dans sa cellule, il sait que les pires ennemis du détenu sont l’attente et l’ennui. Alors il décide de s’occuper et se met à «dévorer des livres». Les ouvrages de Kant, Marx, Platon éveillent sa curiosité. Il s’inscrit à l’Université de Toulouse et suit des études de philosophie par correspondance depuis les murs de sa cellule. Il sert aussi d’écrivain public, aidant les autres détenus à passer leur baccalauréat.

En 1983, Bernard Stiegler sort de prison après 5 ans. Son diplôme de philo en poche et le virus de l’enseignement dans les veines, il se rend à Paris, où il rencontre Jacques Derrida, le maître postmoderne, philosophie de la déconstruction. Ensemble, ils travailleront au Collège international de philosophie. Bernard Stiegler y restera six ans directeur des programmes de recherche.

L’ENGAGEMENT MEDIATIQUE

Insatiable depuis sa sortie de prison, Bernard Stiegler est remarqué tant par ses écrits engagés que par son esprit de révolte. En 1985, le Ministère de la Recherche française lui confie une étude sur les enjeux des technologies de l’information et de la communication. On est en pleine réflexion sur le monde des médias. Un monde que Bernard Stiegler ne quittera pratiquement plus.

En 1989, il travaille à la Bibliothèque nationale de France. Entre 1996 et 1999, il sera directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel avant d’être nommé au Centre Pompidou en 2006 pour diriger l’Institut de Recherche et d’Innovation. Entre-temps, il fonde Ars Industrialis, l’association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit en 2005.

Le philosophe y développera son approche. Dans notre temps de «prolétarisation généralisée», le «temps de cerveau disponible» transforme le désir en addiction.

INFATIGABLE PENSEUR MODERNE

Du temps de cerveau disponible, Bernard Stiegler ne serait pas contre. C’est un marathonien de la réflexion. Les journées commencent avec un dictaphone numérique où il consigne ses idées jusque sur le trajet de l’Université où il enseigne. Le week-end, il transforme les enregistrements, les idées brutes de la semaine en articles, essais ou cours. L’été, il écrit dans sa maison en Corse. Plus de trente livres depuis 1994. Son épouse, Caroline, a abandonné son métier d’avocate pour se consacrer à la transcriptions des enregistrements et collaborer aux recherches de son mari.

La réflexion de Bernard Stiegler est vivifiante à l’heure où la planète se pose de sérieuses questions sur son avenir. «Les technologies contemporaines ne sont pas intrinsèquement toxiques pour l’esprit. L’avenir de la planète dépend essentiellement de la capacité que nous tous auront de faire que le poison qui est actuellement au service d’une véritable bêtise systémique (celle qui a par exemple conduit à produire industriellement des actifs toxiques avec les subprimes) passe au service d’une renaissance de l’esprit, et devienne un remède».

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2 réflexions sur “BERNARD STIEGLER, philosophe de l’action

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