L’ÉDUCATION AUX MÉDIAS, entre réflexions, actions et marketing

Reportage effectué dans le cadre de l’IDJ en avril 2011 ///

Depuis trente ans, l’éducation aux médias a progressé sur le terrain politique et pratique. Avec la «Déclaration de Bruxelles» en 2010, les acteurs de la société civile ont voulu réaffirmer que la question est brûlante en terme de choix de société. Enquête sur un concept à la croisée des chemins.

LA DECLARATION DE BRUXELLES

La neige tombe sur les rues de Bruxelles. Décembre 2010, la Belgique termine son round de présidence européenne dans la froideur hivernale. Confinés d’un amphithéâtre des dizaines d’experts s’activent dans toutes les langues. Les photocopieuses crachent leurs documents. Les textes finaux sont relus et corrigés. Il s’agit de mettre la dernière main à la conclusion de deux jours d’échanges sur le thème «L’éducation aux médias pour tous». Une conférence initiée par le Conseil supérieur de l’éducation aux médias de la Communauté française (CSEM). Vingt-huit ans après la déclaration de Grundwäld de l’UNESCO, fondatrice en termes d’éducation aux médias, «l’Appel de Bruxelles» entendait réactualiser le thème et le ramener dans l’agenda politique belge et européen. Après deux jours de travail, dans un calme tout scientifique contrastant avec un certain sentiment d’urgence, l’éducation aux médias fut définie comme « la capacité à accéder aux médias, à comprendre et apprécier, avec un sens critique, les différents aspects des médias et de leurs contenus. L’éducation aux médias comprend également la capacité à communiquer dans divers contextes». Après deux jours de travail, le bilan est plutôt mitigé. L’objectif politique est peut-être atteint par contre, au niveau du contenu, c’est un peu pauvre.

L’EDUCATION AUX MEDIAS, UN CONCEPT EN PANNE

Le problème pour David Buckingham, spécialiste d’éducation aux médias est le suivant «Dans ce type de textes, l’éducation aux médias fait partie de ces expressions passe-partout dont regorge désormais les politiques éducatives et sociales». Après trente ans de textes successifs, l’éducation aux médias est devenue «du langage marketing: on veut vous vendre quelque chose, en l’occurrence l’éducation aux médias, sur le dos de toutes choses désirables».

Situé à la frontière d’un quartier populaire et des administrations européennes, le GSARA pour Groupe socialiste d’action et de réflexion audiovisuel (Voir interview), occupe une modeste maison bruxelloise aménagée en atelier et bureaux. Depuis 1976, cette association d’éducation permanente à visée socialiste est un acteur majeur de l’éducation aux médias en Belgique. Le plancher fatigué craque sous le poids des câbles vidéos. Julie van der Kar, coordinatrice des grandes campagnes, remarque que ce nouveau texte, pour les acteurs de terrains «c’est surtout beaucoup de bruit pour rien. Ce texte n’apporte rien de neuf au débat. Depuis 30 ans, la théorie est là, mais les pratiques sont encore trop disparates. Au moins la «Déclaration de Bruxelles» eu le mérite de remettre la question à l’agenda politique».

Myriam Wallaert, directrice d’une école fondamentale et participante à la formation MédiaCoach de l’ASBL Média Animation, partage cette critique «Aujourd’hui, plus personne ne conteste la nécessité de mettre en place une éducation aux médias, mais les questions s’attachant au «comment» ne sont pas résolues». Le confort des installations modernes de «Média Animation» tranche avec le côté rustique du GSARA. Pause café de la journée de formation. Myriam Wallaert poursuit «Sur le terrain, l’éducation aux médias reste dépendante d’initiatives spontanées. Elle n’a pas encore trouvé la place qui répond à nos besoins. Les animateurs restent trop peu nombreux, les enseignants, trop peu formés».

Dans un bâtiment fraîchement construit sur le campus bruxellois de l’Université catholique de Louvain, l’ASBL Média Animation dispense une formation d’éducation aux médias, MédiaCoach. Celle-ci s’inscrit dans un projet européen de mise en place d’un réseau  certifié d’animateurs intervenants spécialisés dans l’éducation aux médias. Parmi la douzaine de participants à la journée dédiée à l’analyse de récit et aux ateliers d’écriture, il y a des animateurs, éducateurs, bibliothécaires, psychologues, enseignants. Tous veulent utiliser les outils médiatiques pour s’adresser à leur public, faire de l’éducation aux médias. Anne-Louise Boute est bibliothécaire dans la Province de Liège. Elle y développe des projets d’éducation permanente avec diverses associations à destination des adolescents et adultes. Son objectif, est de trouver, dans le programme MédiaCoach, «la capacité de décoder les médias de manière critique, de pouvoir m’en servir auprès de mes publics-cibles pour les rendre plus autonomes par rapport à ce qu’ils lisent, regardent ou entendent».

Au GSARA comme à Média Animation, on s’accorde sur le fait que l’éducation aux médias en Europe a pêché par excès de réflexion, de théorisation et par manque d’action.

Pour Julie van der Kar, du GSARA, «Les acteurs sur le terrain font leur travail, essayent du moins, mais ça manque de décisions politiques à l’échelle belge ou européenne».

A LA CROISEE DES CHEMINS

Pourtant il y a urgence. Ce sentiment d’urgence qui courait dans l’échine des experts réunis à Bruxelles au mois de décembre. L’éducation aux médias se trouve à la croisée des chemins. Le but  politique poursuivi par la «Déclaration de Bruxelles» était de mobiliser les troupes et de prévenir: si l’éducation aux médias ne devient pas une volonté politique inscrite sur le mode de l’action, les dégâts en termes sociaux seront très importants.

Pour Bernard Stiegler, philosophe et fondateur de Ars Industrialis (voir Portrait) le constat est cinglant. Dans une interview sur le site artclair.com, il analyse «Les pouvoirs publics ont renoncé quand le monde économique est devenu massivement spéculatif et piloté par le court terme. Nous sommes engagés dans un processus de prolétarisation généralisée. Une économie de la dépendance promue par un capitalisme pulsionnel qui fonce dans un mur. Moins en sait le destinataire des industries culturelles qui orchestrent cette déchéance, plus il est abruti, et mieux cela vaut : ce système détruit les savoirs».

D. Buckingham souligne, de son côté, un réel danger en terme de choix de société. L’éducation aux médias est «en concurrence avec des personnes qui ont de tout autres priorités, des impératifs très différents et soutiennent des points de vue diamétralement opposés».

Il n’est donc pas étonnant, de croiser d’étranges créatures hybrides, comme le «citoyen-consommateur».

LE CITOYEN-CONSOMMATEUR, CETTE CREATURE ETRANGE

Au Royaume-Uni, une nouvelle loi sur les communications institue, en 2003, un régulateur indépendant : l’OFCOM. Parmi ses compétences, on retrouve l’éducation aux médias. Elle y est définie comme la capacité, pour un «citoyen-consommateur», d’avoir accès, de comprendre et établir des communications dans une diversité de contextes. La clé est le terme «citoyen-consommateur». Son principe est diaboliquement simple : on part du postulat qu’il est inutile de réguler les contenus médiatiques car le public est suffisamment adulte pour les comprendre. Grâce à l’auto-responsabilisation et la technologie, l’éducation aux médias doit se faire sans jugement de valeur, sans interroger les discours, les opinions et valeurs véhiculés par les médias. Pas besoins des «savoirs», nous sommes tous des consommateurs critiques et responsables.

Quand l’éducation aux médias devient du langage marketing, il y a un risque, annonçait David Buckingham. L’éducation aux médias version OFCOM en est investie. Seulement, les principes du marketing ne sont pas ceux de la démocratie. «Dans notre monde économique, le consommateur doit perdre son savoir-vivre, la télévision captant son attention pour en faire du « temps de cerveau disponible » qui le rend indisponible aux autres, au monde et aux œuvres qu’il regarde comme des produits.» telle est l’analyse de Bernard Stiegler.

L’EDUCATION ET LE MARKETING, DYNAMIQUES CONTRAIRES

Sur le terrain, on est bien loin de ce «citoyen-consommateur» auto-responsabilisé et alphabétisé technologique.

Dans la salle de réunion du GSARA, Julie van der Kar est catégorique «Notre travail est de plus en plus utile, mais sur le terrain, c’est de plus en plus dur. Construire quelque chose sur la durée est devenu très compliqué. Les jeunes sont plus « geek » que les adultes. Ces «digital natives» savent tous utiliser leur GSM, Facebook et les nouvelles technologies, mais ils manquent de recul. Techniquement, ils maîtrisent les outils, mais pour dire quoi? Les contenus sont de plus en plus creux. Leur nouvelle valeur «tendance», c’est la célébrité. Peu importe la raison de celle-ci. De l’autre côté, les adultes ont plus de recul. Mais bien souvent, ils sont paralysés par la technologie. Nous sommes en plein dans la «fracture numérique».

Chez Média Animation aussi, on ne partage pas cette vision marketing de l’éducation aux médias par l’OFCOM. Pour Anne-Louise Boute, la dynamique bibliothécaire «Les gens consomment sans se rendre compte, sans être attentifs. L’éducation aux médias, c’est prendre le temps de s’arrêter pour décoder les discours, interroger les opinions. Citoyen d’accord, mais la consommation, c’est l’ennemie de l’éducation». Myriam Wallaert poursuit «Ce qui manque le plus en matière d’éducation aux médias c’est une étroite collaboration entre les scientifiques, les politiques et les gens de terrains»

Yves Collard, formateur au programme MediaCoach, a lui choisi de prendre le contre-pied. Il part de l’analyse de la publicité et du marketing pour faire de l’éducation aux médias.

Le soleil brille. Dans les locaux du GSARA, au pied des institutions européenne, Bernard Fostier, coordinateur pédagogique, essaie d’esquisser le futur de l’éducation aux médias «Il est temps de passer à une phase d’action critique et mobiliser le monde politique. C’est difficile, mais les événements nous y pousseront de plus en plus. La place est libre pour saisir la question de l’éducation aux médias au niveau politique, mais comment faire ? On travaille à armes inégales contre les lobbys, des mecs d’agence de communication super bien payés pour travailler sur l’intérêt des compagnies. On va devoir trouver une solution mentale, un échappatoire, prochainement au risque de se faire asphyxier. Je pense que le salut viendra par un événement médiatique que l’on aura pas vu venir. Un média qui n’a pas encore été inventé peut-être ?»

Grégory Jacquemin
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