Facebook: Tyrannosaure 2.0 acculé par les Marchés

Passé de 38 dollars l’action à 29,79 dollars ce mardi 29 mai, le titre Facebook à fondu de 22%.

Au-delà des atermoiements sur la stratégie de l’entreprise, est-ce que la chute de l’action de Facebook est vraiment une bonne chose pour nous ?

Depuis l’introduction de Facebook en Bourse, vendredi 18 mai, les mauvaises nouvelles s’accumulent sur l’entreprise. La société de Mark Zuckerberg trop peu regardante sur la vie privée va devoir se montrer très offensive pour prouver sa valeur aux yeux du Marché.

Dans la communauté des branchés, des geeks et hackers, des défenseurs de la vie privée, l’accumulation des déboires de Facebook sonnait comme une revanche sur la chose. Cependant, à y regarder de plus près, certains agents du marché n’ont-ils pas intérêt à capitaliser sur une faillite de Facebook ? Parier à l’encontre de ses propres produits, on a déjà vu ce modus operandi lors de la crise des subprimes de l’été 2007.

On ne peut pas être indifférent à Facebook. Certains – dont je fais partie – on prit en grippe ce réseau en sachant pertinemment qu’il devront compter avec, d’autres si sentent complètement intégrés. Dans un cas, comme dans l’autre, je pense qu’il vaille mieux que Facebook soit, en l’état, contrôlé par un autiste surdoué en hoodie et en slashs plutôt que par, suivez mon regard, Goldman Sachs.

Analysons les enjeux de Facebook pour comprendre ce qui arrive. Facebook représente un phénoménal aspirateur à données individuelles. Un amas inextricable de base de données actualisées en temps réel, un moyen inouï de croiser des milliers de paramètres sur un groupe de près d’un milliard d’individus. Où es-tu ? Je suis sur Facebook…

Les potentiels de data-mining y sont infinies.

Nul n’était besoin d’être grand clerc pour deviner que l’introduction en bourse de Facebook sentait un peu le pâté.

Comment évaluer correctement la valeur d’une société dont la transformation de l’énergie potentielle en cinétique ne s’était pas encore accomplie ? Comment déterminer la valeur d’une action pour un société sans véritable modèle économique -seulement 300 annonceurs, Général Motors qui met un terme à son contrat avec Facebook – ?

Pourtant, l’économie néolibérale avait désespérément besoin d’un héros, un nouveau symbole, une nouvelle figure sacrificielle pour calmer l’appétit insatiable de ses maîtres tapis dans les catacombes de l’Ecole de Chicago. Une nouvelle bulle spéculative pour se repaître. Et Facebook est parti au casse-pipe la fleur au fusil.

En années Internet, Facebook tout comme son aîné Google sont déjà des vieux, des dinosaures qui ont eu du mal à négocier, avec leur grosse carcasse pataude, le virage de la mobilité des données initié par les smartphones.  Seulement voilà; Facebook reste au sommet de la chaîne alimentaire, c’est le super-prédateur. Facebook est un tyrannosaure affamé de données. En face près de 900 millions de mains, s’arrachant des morceaux d’identité pour nourrir le monstre en pensant Oh, le joli toutou !

C’est ici que réside la véritable valeur de Facebook; un agrégat de données au potentiel vertigineux, un trésor de fichiers qui ferait blêmir d’envie Hoover, Staline ou la Stasi tels des pucelles en chaleur.

Finalement les véritables questions qu’il faut se poser sont celles du contrôle et de l’utilité.

Au-delà de l’impact de Facebook dans et sur nos vies, au-delà du combat pour l’anonymat, qui contrôle, qui va contrôler Facebook ?

Et surtout, nous poser la question en creux; est-ce que je contrôle réellement ce que je veux partager sur Facebook ? Quel, pour moi, l’utilité de ce réseau ? Si vous ne payez pas le service, c’est que vous êtes le produit.

Parce que depuis l’introduction en Bourse, ne nous leurrons pas, Facebook va devoir mettre le turbo pour se faire du fric, par la porte ou par la fenêtre. En l’état le seul moyen pour Facebook est d’échanger son trésor contre du cash, de troquer tout les petits morceaux d’identités que vous lui avez livré à des psychopathes dénués de scrupules. Capables sans ciller de plonger le monde dans une crise mondiale, ils sont prêts aujourd’hui à s’emparer du premier pays virtuel.

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ÉDUCATION AUX MÉDIAS: «Éveiller les citoyens aux réalités de la société»

Interview de Bernard Fostier réalisée dans le cadre de l’IDJ en avril 2011 ///

Bernard Fostier, «36 ans, carolo, histoire de l’art» aime se décrire de la sorte. Il est coordinateur pédagogique au Groupe Socialiste d’action et de réflexion sur l’audiovisuel, GSARA. Il aborde la question de l’éducation aux médias dans la pratique auprès d’un public populaire.

La question de l’éducation aux médias est fondamentale. «Les médias ont de plus en plus de pouvoir comme prescripteurs d’opinion. Cinq jours sur Fukushima et on est prêt à éteindre toutes les centrales ! Le ping-pong entre les médias, l’opinion et la politique est de plus en plus rapide et on a de moins en moins de recul. Le processus médiatique est devenu flippant. Donc il faut investir dans l’éducation aux médias».

L’éducation aux médias au GSARA, comment est-ce que cela fonctionne ?

«Le Gsara est né en 1976 avec la vidéo. A l’origine, le GSARA travaillait sur le cinéma, le décodage de la télévision. Par le décret «Education permanente», nous nous inscrivons dans une dimension sociale. Nous devons travailler sur base de projets dont l’initiative vient de notre public. Celui-ci doit être «populaire» -c’est le terme employé- et adulte».

Souvent, par «éducation aux médias», il est compris «critique de la presse».

«Nous sommes très attentifs à tout ce qui est information télé visuelle parce qu’elle concerne essentiellement le public populaire. C’est la première chose politique avec laquelle nos publics vont devoir jongler. Du côté de l’info, il faut réellement faire un travail de décodage».

Concrètement, comment cela se déroule-t-il ?

«Pour les JT, on organise beaucoup d’ateliers; comparaison de JTs, démontages, remontages, changements de sons. On fait beaucoup d’exercices pratiques».

«Du point de vue des nouveaux médias, pour l’instant on est dans l’expérimentation, la prise en main de l’outil. Quand tout le monde saura faire un webdoc (un documentaire multimédia sur Internet), on passera à autre chose, mais là il faut surtout travailler à combler la fracture numérique».

C’est-à-dire ?

«Nous devons nous adapter aux nouvelles technologies. Les gens attendent beaucoup d’enseignement de notre part. Ils ont soif de «savoir-faire»; comment manipuler un ordinateur, transférer des photos, créer un compte mail,… Nous, on est bien embêté, parce que sans projet, on ne peut presque rien faire».

Comment résoudre ce problème ?

«Il faut voir l’Education permanente comme une partie de «pousse dans le dos». Le projet doit être initié par un public qui doit être participatif. Trouver des adultes libres en journée, à l’esprit participatif et qui ont un projet… C’est assez compliqué de réunir toutes ces conditions. Alors on s’appuie sur des réseaux d’associations déjà existant qui ont déjà un public motivé et rassemblé».

En Angleterre, l’OFCOM, l’organe de régulation des communications a défini le concept de «citoyen-consommateur» où l’éducation aux médias devrait se faire sans jugement de valeur ou d’opinion. Qu’en pensez-vous ?

«La première grande leçon de tout les ateliers audiovisuels, c’est «quand tu fais quelque chose, tu poses des choix personnels fatalement orientés selon tes valeurs, donc politiques. Dans l’éducation aux médias, on doit avoir une vision pluraliste des choses. On essaie de prendre de la distance, on analyse le plus possible en respectant l’autre, en dialoguant et en s’informant. On ne peut pas construire des produits médiatiques sans opérer des choix basés sur des opinions. Quand on veut éduquer sur les médias, c’est pareil, on doit faire des choix qui sont basés sur nos opinions. Il faut les afficher. C’est le noyau de l’éducation permanente: éveiller les citoyens aux réalités de la société. Pas l’endormir à coup de consommation, responsable ou pas».

Un pronostic pour l’éducation aux médias dans un futur proche ?

«Nous sommes tous de plus en plus sollicités, pas forcément mieux informés par les médias. Je pense que l’on est appelés à vivre dans une sorte de mix «médiatico-réel» et nos pratiques vont évoluer autour de cela. Rester juste dans l’analyse, bref de l’éducation aux médias, c’est bien, mais ce n’est plus suffisant, Il faut participer, créer, produire. La prise de conscience par ce biais se fait plus vite».


BERNARD STIEGLER, philosophe de l’action

Article rédigé dans le cadre de l’IDJ en avril 2011 ///

Penseur insatiable des industries culturelles et médiatiques, Bernard Stiegler propose une vivifiante grille de lecture des défis de nos sociétés. Retour sur un parcours atypique.

1978, les portes du Centre de détention de Muret, près de Toulouse s’ouvrent pour laisser entrer un fourgon cellulaire. A l’intérieur du «panier à salade», Bernard Stiegler, 26 ans, vient d’être condamné à cinq ans de prison pour braquage à main armée. Acculé par les dettes de son bar de jazz, perdu dans les vapeurs d’alcool et de fête, Bernard Stiegler braque une première banque, seul. «Cela s’est très bien passé… J’y ai pris goût et j’ai braqué trois autres agences». Dans un entretien au Monde en 2006 il confie: «J’étais intoxiqué. Sans la prison, j’aurais mal tourné».

LES PORTES DU PENITENCIER

Pendant son séjour carcéral, Bernard Stiegler découvre la philosophie «par accident». C’est un tournant pour ce fils d’ingénieur à la télévision et d’employée de banque. A 16 ans, il abandonne l’école pour les barricades de 1968. Ensuite il enchaîne les métiers : manoeuvre, employé de bureau, commis, ouvrier agricole. En prison, il refuse de courber l’échine. Lorsqu’on lui impose de partager sa cellule, il fait une grève de la faim pendant trois semaines. Les pressions et le «mitard» n’entament pas sa volonté. Au terme de ce bras de fer, Bernard Stiegler a gagné.

LA PHILOSOPHIE COMME EVASION

Seul, de retour dans sa cellule, il sait que les pires ennemis du détenu sont l’attente et l’ennui. Alors il décide de s’occuper et se met à «dévorer des livres». Les ouvrages de Kant, Marx, Platon éveillent sa curiosité. Il s’inscrit à l’Université de Toulouse et suit des études de philosophie par correspondance depuis les murs de sa cellule. Il sert aussi d’écrivain public, aidant les autres détenus à passer leur baccalauréat.

En 1983, Bernard Stiegler sort de prison après 5 ans. Son diplôme de philo en poche et le virus de l’enseignement dans les veines, il se rend à Paris, où il rencontre Jacques Derrida, le maître postmoderne, philosophie de la déconstruction. Ensemble, ils travailleront au Collège international de philosophie. Bernard Stiegler y restera six ans directeur des programmes de recherche.

L’ENGAGEMENT MEDIATIQUE

Insatiable depuis sa sortie de prison, Bernard Stiegler est remarqué tant par ses écrits engagés que par son esprit de révolte. En 1985, le Ministère de la Recherche française lui confie une étude sur les enjeux des technologies de l’information et de la communication. On est en pleine réflexion sur le monde des médias. Un monde que Bernard Stiegler ne quittera pratiquement plus.

En 1989, il travaille à la Bibliothèque nationale de France. Entre 1996 et 1999, il sera directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel avant d’être nommé au Centre Pompidou en 2006 pour diriger l’Institut de Recherche et d’Innovation. Entre-temps, il fonde Ars Industrialis, l’association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit en 2005.

Le philosophe y développera son approche. Dans notre temps de «prolétarisation généralisée», le «temps de cerveau disponible» transforme le désir en addiction.

INFATIGABLE PENSEUR MODERNE

Du temps de cerveau disponible, Bernard Stiegler ne serait pas contre. C’est un marathonien de la réflexion. Les journées commencent avec un dictaphone numérique où il consigne ses idées jusque sur le trajet de l’Université où il enseigne. Le week-end, il transforme les enregistrements, les idées brutes de la semaine en articles, essais ou cours. L’été, il écrit dans sa maison en Corse. Plus de trente livres depuis 1994. Son épouse, Caroline, a abandonné son métier d’avocate pour se consacrer à la transcriptions des enregistrements et collaborer aux recherches de son mari.

La réflexion de Bernard Stiegler est vivifiante à l’heure où la planète se pose de sérieuses questions sur son avenir. «Les technologies contemporaines ne sont pas intrinsèquement toxiques pour l’esprit. L’avenir de la planète dépend essentiellement de la capacité que nous tous auront de faire que le poison qui est actuellement au service d’une véritable bêtise systémique (celle qui a par exemple conduit à produire industriellement des actifs toxiques avec les subprimes) passe au service d’une renaissance de l’esprit, et devienne un remède».

L’ÉDUCATION AUX MEDIAS, une bataille cruciale

Article rédigé pour l’IDJ en avril 2011 ///

En 1982, dans un contexte de désengagement politique des états en matière de médias, l’Unesco posa la question de l’éducation aux médias dans la déclaration de Grundwäld «parce que plutôt que de condamner ou de louer le pouvoir des médias, mieux vaut reconnaître qu’ils constituent un élément important de la culture contemporaine et peuvent favoriser la participation active des citoyens à la société».

En moins de deux pages, ce texte qui envisage les médias sans passion, comme une composante «naturelle» de notre environnement.

Trente ans plus tard, dans la publication belge « Journalistes et médias » réalisée par l’Association des journalistes professionnels (AJP) dans le cadre de l’opération « Journalistes en classe », l’introduction pose la question plus frontalement « Que faut-il faire pour être correctement informé ? » et souligne l’importance d’une relation de confiance entre l’émetteur et le récepteur. Deux tendances semblent se contrarier. Au niveau de l’indice de confiance accordé, les journalistes sont, avec les politiques, dans le bas du tableau. Par contre, au niveau de la profession la plus « désirable », le journalisme fait partie du peloton de tête.

Que s’est-il passé pendant ces trente années ?

Dans notre monde nouvellement globalisé et interconnecté, les médias sont devenus un enjeu de société majeur. A coup de textes successifs, parcouru par des mouvements radicalement différents, l’éducation aux médias se dessine comme un vaste champ de bataille. D’un côté, les institutions politiques, les scientifiques et la société civile. De l’autre, les marchés et l’économie de dépendance. Sur la plaine médiatique, les forces en présence cherchent à gagner le public. Qui va l’emporter l’éducation ou le marketing ? Le destin de nos sociétés dépendra-t-il de consommateurs ou de citoyens ?

Grégory Jacquemin

L’ÉDUCATION AUX MÉDIAS, entre réflexions, actions et marketing

Reportage effectué dans le cadre de l’IDJ en avril 2011 ///

Depuis trente ans, l’éducation aux médias a progressé sur le terrain politique et pratique. Avec la «Déclaration de Bruxelles» en 2010, les acteurs de la société civile ont voulu réaffirmer que la question est brûlante en terme de choix de société. Enquête sur un concept à la croisée des chemins.

LA DECLARATION DE BRUXELLES

La neige tombe sur les rues de Bruxelles. Décembre 2010, la Belgique termine son round de présidence européenne dans la froideur hivernale. Confinés d’un amphithéâtre des dizaines d’experts s’activent dans toutes les langues. Les photocopieuses crachent leurs documents. Les textes finaux sont relus et corrigés. Il s’agit de mettre la dernière main à la conclusion de deux jours d’échanges sur le thème «L’éducation aux médias pour tous». Une conférence initiée par le Conseil supérieur de l’éducation aux médias de la Communauté française (CSEM). Vingt-huit ans après la déclaration de Grundwäld de l’UNESCO, fondatrice en termes d’éducation aux médias, «l’Appel de Bruxelles» entendait réactualiser le thème et le ramener dans l’agenda politique belge et européen. Après deux jours de travail, dans un calme tout scientifique contrastant avec un certain sentiment d’urgence, l’éducation aux médias fut définie comme « la capacité à accéder aux médias, à comprendre et apprécier, avec un sens critique, les différents aspects des médias et de leurs contenus. L’éducation aux médias comprend également la capacité à communiquer dans divers contextes». Après deux jours de travail, le bilan est plutôt mitigé. L’objectif politique est peut-être atteint par contre, au niveau du contenu, c’est un peu pauvre.

L’EDUCATION AUX MEDIAS, UN CONCEPT EN PANNE

Le problème pour David Buckingham, spécialiste d’éducation aux médias est le suivant «Dans ce type de textes, l’éducation aux médias fait partie de ces expressions passe-partout dont regorge désormais les politiques éducatives et sociales». Après trente ans de textes successifs, l’éducation aux médias est devenue «du langage marketing: on veut vous vendre quelque chose, en l’occurrence l’éducation aux médias, sur le dos de toutes choses désirables».

Situé à la frontière d’un quartier populaire et des administrations européennes, le GSARA pour Groupe socialiste d’action et de réflexion audiovisuel (Voir interview), occupe une modeste maison bruxelloise aménagée en atelier et bureaux. Depuis 1976, cette association d’éducation permanente à visée socialiste est un acteur majeur de l’éducation aux médias en Belgique. Le plancher fatigué craque sous le poids des câbles vidéos. Julie van der Kar, coordinatrice des grandes campagnes, remarque que ce nouveau texte, pour les acteurs de terrains «c’est surtout beaucoup de bruit pour rien. Ce texte n’apporte rien de neuf au débat. Depuis 30 ans, la théorie est là, mais les pratiques sont encore trop disparates. Au moins la «Déclaration de Bruxelles» eu le mérite de remettre la question à l’agenda politique».

Myriam Wallaert, directrice d’une école fondamentale et participante à la formation MédiaCoach de l’ASBL Média Animation, partage cette critique «Aujourd’hui, plus personne ne conteste la nécessité de mettre en place une éducation aux médias, mais les questions s’attachant au «comment» ne sont pas résolues». Le confort des installations modernes de «Média Animation» tranche avec le côté rustique du GSARA. Pause café de la journée de formation. Myriam Wallaert poursuit «Sur le terrain, l’éducation aux médias reste dépendante d’initiatives spontanées. Elle n’a pas encore trouvé la place qui répond à nos besoins. Les animateurs restent trop peu nombreux, les enseignants, trop peu formés».

Dans un bâtiment fraîchement construit sur le campus bruxellois de l’Université catholique de Louvain, l’ASBL Média Animation dispense une formation d’éducation aux médias, MédiaCoach. Celle-ci s’inscrit dans un projet européen de mise en place d’un réseau  certifié d’animateurs intervenants spécialisés dans l’éducation aux médias. Parmi la douzaine de participants à la journée dédiée à l’analyse de récit et aux ateliers d’écriture, il y a des animateurs, éducateurs, bibliothécaires, psychologues, enseignants. Tous veulent utiliser les outils médiatiques pour s’adresser à leur public, faire de l’éducation aux médias. Anne-Louise Boute est bibliothécaire dans la Province de Liège. Elle y développe des projets d’éducation permanente avec diverses associations à destination des adolescents et adultes. Son objectif, est de trouver, dans le programme MédiaCoach, «la capacité de décoder les médias de manière critique, de pouvoir m’en servir auprès de mes publics-cibles pour les rendre plus autonomes par rapport à ce qu’ils lisent, regardent ou entendent».

Au GSARA comme à Média Animation, on s’accorde sur le fait que l’éducation aux médias en Europe a pêché par excès de réflexion, de théorisation et par manque d’action.

Pour Julie van der Kar, du GSARA, «Les acteurs sur le terrain font leur travail, essayent du moins, mais ça manque de décisions politiques à l’échelle belge ou européenne».

A LA CROISEE DES CHEMINS

Pourtant il y a urgence. Ce sentiment d’urgence qui courait dans l’échine des experts réunis à Bruxelles au mois de décembre. L’éducation aux médias se trouve à la croisée des chemins. Le but  politique poursuivi par la «Déclaration de Bruxelles» était de mobiliser les troupes et de prévenir: si l’éducation aux médias ne devient pas une volonté politique inscrite sur le mode de l’action, les dégâts en termes sociaux seront très importants.

Pour Bernard Stiegler, philosophe et fondateur de Ars Industrialis (voir Portrait) le constat est cinglant. Dans une interview sur le site artclair.com, il analyse «Les pouvoirs publics ont renoncé quand le monde économique est devenu massivement spéculatif et piloté par le court terme. Nous sommes engagés dans un processus de prolétarisation généralisée. Une économie de la dépendance promue par un capitalisme pulsionnel qui fonce dans un mur. Moins en sait le destinataire des industries culturelles qui orchestrent cette déchéance, plus il est abruti, et mieux cela vaut : ce système détruit les savoirs».

D. Buckingham souligne, de son côté, un réel danger en terme de choix de société. L’éducation aux médias est «en concurrence avec des personnes qui ont de tout autres priorités, des impératifs très différents et soutiennent des points de vue diamétralement opposés».

Il n’est donc pas étonnant, de croiser d’étranges créatures hybrides, comme le «citoyen-consommateur».

LE CITOYEN-CONSOMMATEUR, CETTE CREATURE ETRANGE

Au Royaume-Uni, une nouvelle loi sur les communications institue, en 2003, un régulateur indépendant : l’OFCOM. Parmi ses compétences, on retrouve l’éducation aux médias. Elle y est définie comme la capacité, pour un «citoyen-consommateur», d’avoir accès, de comprendre et établir des communications dans une diversité de contextes. La clé est le terme «citoyen-consommateur». Son principe est diaboliquement simple : on part du postulat qu’il est inutile de réguler les contenus médiatiques car le public est suffisamment adulte pour les comprendre. Grâce à l’auto-responsabilisation et la technologie, l’éducation aux médias doit se faire sans jugement de valeur, sans interroger les discours, les opinions et valeurs véhiculés par les médias. Pas besoins des «savoirs», nous sommes tous des consommateurs critiques et responsables.

Quand l’éducation aux médias devient du langage marketing, il y a un risque, annonçait David Buckingham. L’éducation aux médias version OFCOM en est investie. Seulement, les principes du marketing ne sont pas ceux de la démocratie. «Dans notre monde économique, le consommateur doit perdre son savoir-vivre, la télévision captant son attention pour en faire du « temps de cerveau disponible » qui le rend indisponible aux autres, au monde et aux œuvres qu’il regarde comme des produits.» telle est l’analyse de Bernard Stiegler.

L’EDUCATION ET LE MARKETING, DYNAMIQUES CONTRAIRES

Sur le terrain, on est bien loin de ce «citoyen-consommateur» auto-responsabilisé et alphabétisé technologique.

Dans la salle de réunion du GSARA, Julie van der Kar est catégorique «Notre travail est de plus en plus utile, mais sur le terrain, c’est de plus en plus dur. Construire quelque chose sur la durée est devenu très compliqué. Les jeunes sont plus « geek » que les adultes. Ces «digital natives» savent tous utiliser leur GSM, Facebook et les nouvelles technologies, mais ils manquent de recul. Techniquement, ils maîtrisent les outils, mais pour dire quoi? Les contenus sont de plus en plus creux. Leur nouvelle valeur «tendance», c’est la célébrité. Peu importe la raison de celle-ci. De l’autre côté, les adultes ont plus de recul. Mais bien souvent, ils sont paralysés par la technologie. Nous sommes en plein dans la «fracture numérique».

Chez Média Animation aussi, on ne partage pas cette vision marketing de l’éducation aux médias par l’OFCOM. Pour Anne-Louise Boute, la dynamique bibliothécaire «Les gens consomment sans se rendre compte, sans être attentifs. L’éducation aux médias, c’est prendre le temps de s’arrêter pour décoder les discours, interroger les opinions. Citoyen d’accord, mais la consommation, c’est l’ennemie de l’éducation». Myriam Wallaert poursuit «Ce qui manque le plus en matière d’éducation aux médias c’est une étroite collaboration entre les scientifiques, les politiques et les gens de terrains»

Yves Collard, formateur au programme MediaCoach, a lui choisi de prendre le contre-pied. Il part de l’analyse de la publicité et du marketing pour faire de l’éducation aux médias.

Le soleil brille. Dans les locaux du GSARA, au pied des institutions européenne, Bernard Fostier, coordinateur pédagogique, essaie d’esquisser le futur de l’éducation aux médias «Il est temps de passer à une phase d’action critique et mobiliser le monde politique. C’est difficile, mais les événements nous y pousseront de plus en plus. La place est libre pour saisir la question de l’éducation aux médias au niveau politique, mais comment faire ? On travaille à armes inégales contre les lobbys, des mecs d’agence de communication super bien payés pour travailler sur l’intérêt des compagnies. On va devoir trouver une solution mentale, un échappatoire, prochainement au risque de se faire asphyxier. Je pense que le salut viendra par un événement médiatique que l’on aura pas vu venir. Un média qui n’a pas encore été inventé peut-être ?»

Grégory Jacquemin