TURQUIE : Erdogan en route vers une grande réforme ?

Article paru dans L’Écho du mardi 14 juin 2011 ///

Son parti, l’AKP, premier de Turquie, devra toutefois composer avec l’opposition pour réformer la Constitution.

Pour la troisième fois consécutive depuis 2002, les électeurs turcs ont affirmé leur confiance dans le Parti de la Justice et du Développement (AKP) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Dimanche, ce parti issu de la mouvance islamiste a surpassé ses concurrents lors des élections législatives. Avec 49,9% des suffrages, l’AKP pourra former un gouvernement à sa convenance, mais il n’obtient pas le nombre de sièges suffisants pour lancer, seul, son projet de réforme de la Constitution turque.

Dans un discours célébrant la victoire de son parti, Erdogan a laissé entendre qu’il avait compris le message des urnes «  Le peuple nous a adressé le message que la nouvelle Constitution doit se faire par le compromis, la consultation et la négociation (…). Nous ne fermerons pas nos portes, nous irons vers l’opposition ».

«  Le peuple nous a adressé le message que la nouvelle Constitution doit se faire par le compromis, la consultation et la négociation (…). Nous ne fermerons pas nos portes, nous irons vers l’opposition »

L’OPPOSITION PRO-KURDE, OBJET DE CONVOITISE

Au lendemain des élections, Recep Tayyip Erdogan se trouve à la croisée des chemins. Afin de mener à bien son projet de réforme de la Constitution, il va devoir trouver un allié de choix au sein de l’opposition. Il manque en effet quatre sièges à l’AKP pour modifier la Constitution par référendum, vingt-quatre s’il veut la modifier sans l’aval des autres partis ou de l’opinion publique.

Il y a fort à parier que l’AKP se tournera vers le Parti de la paix et de la démocratie (BPD), pro-kurde. Avec 36 sièges au Parlement, 16 de plus depuis 2007, le BPD est le deuxième grand gagnant de ce scrutin et le plus susceptible d’être le favori de l’AKP. Ces dernières année, le Parti de la justice a multiplié ses tentatives de séduction envers les Kurdes, dont l’insurrection dure depuis 26 ans. De l’amnistie partielle pour certains prisonniers politiques à la fin de l’état d’urgence, en passant par l’autorisation de la langue kurde à la radio et à la télévision, Erdogan n’a pas ménagé sa peine pour s’attirer les faveurs des Kurdes. En pleine campagne électorale, il déclarait: « Il n’y a plus de problème kurde ».

« Il n’y a plus de problème kurde »

L’ENJEU CONSTITUTIONNEL

L’AKP n’a jamais caché son projet de faire modifier la Constitution turque, héritée du coup d’état militaire de 1980. Avec son projet de réforme, le parti de Recep Tayyip Erdogan poursuit un double objectif; la transformation de la Turquie en un régime présidentiel à la française, où le pouvoir exécutif est concentré entre les mains du président; et le renforcement du pouvoir civil afin de marginaliser l’armée, garante de la laïcité en Turquie. Si beaucoup louent le bilan positif d’Erdogan, notamment en termes économiques -en dix ans la Turquie a multiplié par 3 son PIB et a atteint l’une des croissances économiques les plus élevées du monde, malgré la crise de 2008-, d’aucuns critiquent la dérive autoritariste du leader de l’AKP ainsi que ses constantes atteintes aux libertés -la Turquie est titulaire du triste record du plus grand nombre de journalistes en Prison. Même au sein de l’AKP, des voix se sont élevées contre ce chef qui écrase de son autorité tout l’appareil du parti.

Au vu de ces éléments, les opposants à Erdogan mettent en garde contre un double mouvement: si le charismatique leader de l’AKP parvient à faire modifier la Constitution, il y a des grandes chances pour qu’à l’horizon 2012, il brigue la fonction suprême et la remporte.

L’armée, affaiblie par le gouvernement au cours des deux législatures précédentes, joue gros. Rempart institutionnel laïque, elle pourrait gêner Erdogan dans ses projets.

Si depuis son accession au pouvoir, l’AKP n’a voté aucune loi à caractère religieux, force est de constater que la religion joue un rôle important au sein de ce parti. S’opposant à ce qu’il appelle la « laïcité autoritaire », le Premier ministre, qui aime à se décrire comme un homme pieux, est parvenu à lever l’interdiction du voile dans les universités, « encadrer » la consommation d’alcool et voir dans le rôle des femmes turques la mission de « faire au moins trois enfants ».

Face aux tentations hégémoniques du Premier ministre, le leader du premier parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), a d’ores et déjà prévenu qu’il observerait Recep Tayyip Erdogan avec grande attention.

Grégory Jacquemin pour l’Écho.

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